Paris, le 5 mai 2005

 


DECELERATION DE LA HAUSSE

 

En attendant la baisse du chômage de 10% prévue en début d’année 2005, pour l’année en cours, par notre excellent Premier Ministre, celui-ci vient de constater, les faits étant têtus, "une décélération de la hausse" du chômage en Mars : seulement 0,3 %, soit 6 700 chômeurs de plus. Techniquement il a raison, et, au fond, il vaut mieux utiliser l’expression "décélération de la hausse" que parler de "baisse de la hausse", ce quasi oxymore n’étant pas susceptible de rendre plus évidente "l’obscure clarté" matignonesque. Quoi qu’il en soit, s’agissant du chômage, on aimerait plutôt entendre l’expression " accélération de la baisse " même si une année donnée on pourrait accepter de constater " une décélération de la baisse ".

Mais non, décidément c’est bien la "décélération de la hausse" qui a, ces temps-ci, le vent en poupe. Tenez ! Prenons les rémunérations des PDG des entreprises du CAC 40. Celles-ci en 2004 n’ont augmenté que de 9,8 % au lieu de 14 % en 2003. Il y a donc ici une nette "décélération de la hausse".

Mais il s’agit d’une moyenne. Ainsi dans notre profession c’est le patron du Crédit Agricole avec 9,5% d’augmentation qui se situe à peu de chose près dans cette moyenne. Plus modeste cette année, celui de la Société Générale s’est contenté de 5 %. Il est vrai qu’il pointe à la huitième place des PDG du CAC 40 avec près de 3 millions d’euros de gain annuel. A l’inverse, comme on l’a déjà vu, le patron de BNP Paribas s’est octroyé 31,2%, mais il n’a pas de stock options, le pauvre ! Il faudra lui expliquer comment s’y prendre. Celui de Dexia avec 23% d’augmentation tient bien son rang en 2004 et prend peut être le chemin, avec son compère de BNP Paribas d’une future "décélération de la hausse", évidemment déplorable, en 2005…

Mais, dans le contexte actuel, il faudra attendre longtemps pour connaître "une décélération de la baisse" des salaires de nos patrons, expression qui serait techniquement juste si ces malheureux avaient subi une baisse significative de leurs revenus plusieurs années de suite (ce qui est complètement impensable) suivie d’une moindre baisse une année donnée.

Quant à eux, les salariés des banques connaissent, comme beaucoup d’autres salariés, une réelle "décélération de la hausse" des salaires en 2004 par rapport à 2005, ce qui conduit inévitablement à une "accélération de la baisse" du pouvoir d’achat, expression techniquement juste et plus élégante que celle de "hausse de la baisse" quasi oxymore aussi déprimant que " le silence assourdissant " dans lequel se complaisent nos collègues tant qu’ils ne se décident pas à s’engager dans l’action.

Mais le Premier Ministre n’est pas seulement un artiste du langage. Il est aussi un exemple rare de fermeté. Le lecteur aura compris que c’est par gentillesse qu’on utilise ce terme plutôt que celui de fermeture… Evidemment nous voulons parler du lundi de pentecôte, avatar des samedis communistes staliniens des temps jadis.

Travail gratuit est l’expression techniquement juste, les autres allant de journée de solidarité à travail forcé, voire STO de sinistre mémoire, selon l’affect des personnes confrontées au sujet. Pour les manifestants du 1er mai (ici nous parlons des syndicats, bien entendu) ce sont plutôt ces dernières expressions qui ont connu le plus de succès. Elles faisaient écho aux nombreux mots d’ordre de grève qui ont fleuri ces temps-ci autant que le muguet.

Dans notre profession, plutôt que la fermeté, c’est la fermeture des guichets qui s’impose peu à peu. Il est vrai que le chômage du lundi de pentecôte sera récupéré par prélèvement d’un jour RTT.

Pour la forme, les directions proposent des négociations, mais finalement elles collent un jour "RTT entreprise" le 16 mai en appliquant tout simplement la partie des accords RTT portant sur "les jours entreprise".

Commentant les propos des manifestants du 1er mai et les déclarations des leaders syndicalistes, le frangin du numéro deux du tandem qui brigue la succession du baron à la tête du Medef s’est à nouveau prononcé pour "l’accélération de la hausse" de la durée du travail. "Comment voulez-vous obtenir des avancées sociales supplémentaires, sans travailler davantage" a-t-il déclaré en substance ! Ceux qui pensent (dont nous sommes) que les chômeurs aimeraient sans doute trouver un travail et que les temps partiels imposés troqueraient volontiers leur situation pour un travail à temps plein si les employeurs se décidaient à embaucher (l’ensemble générant un meilleur financement de la protection sociale) font sûrement du mauvais esprit.

Les bons esprits (dont le Premier Ministre est une lumineuse incarnation) sont d’avis que si les chômeurs ne trouvent pas de travail c’est qu’ils préfèrent l’oisiveté. D’où l’idée très nouvelle (à concrétiser après le référendum) d’inciter les chômeurs à "vivre des revenus du travail plutôt que des revenus de l’assistance". Sait-il que les revenus du travail sont parfois à peine supérieurs à ceux de l’assistance et peuvent même, dans certains cas, être inférieurs ? Il y aurait des réformes à faire et des initiatives à prendre… après le 29 mai. Après la chasse aux faux malades, ce sera la chasse aux oisifs déguisés en chômeurs indemnisés.

En projet : sans doute "l’accélération de la baisse des indemnités". Tout le monde ne peut pas palper 9 millions d’euros, comme l’ex PDG de Carrefour (le reste, si l’on peut dire, c’est pour la retraite) pour surtout ( !) ne plus travailler.

Dans ce climat morose, heureusement une bonne nouvelle : "la décélération de la baisse" du moral des ménages en avril qui, titre le journal "Les Echos", se stabilise à un niveau très bas. Ainsi, et c’est marqué du sceau de la logique élémentaire, à la "décélération de la hausse" du chômage en avril correspond une  "décélération de la baisse" du moral des ménages.

Il ne reste plus au Premier Ministre qu’à espérer que ces deux embellies lui feront connaître prochainement une "décélération de la hausse" des mécontents de sa politique.

Pierre Gendre